Un phonographe, un répertoire éclectique (musique congolaise naissante, afro-cubaine, occidentale, ligne antillaise) et un poste de radio qu’il ne fallait surtout pas éteindre aux heures d’informations et de concerts des auditeurs, voilà l’univers dans lequel baigna, enfant, Audifax BEMBA qui vit le jour le 23 Août 1950 à Brazzaville, troisième fils d’un père fonctionnaire ayant pour hobby la pratique de la guitare, et d’une mère femme au foyer. Petit-fils d’une grand-mère « pleureuse professionnelle » de la contrée de Linzolo, le petit Audifax avait très peu de chance d’échapper au charme de muse.
Etudes primaires à la Grande Ecole de Poto-Poto à Brazzaville, il y côtoie Théo-Blaise KOUNKOU et Gilbert YOULOU-MABIALA qui sera son compagnon de classe à un moment de son parcours. C’est ici qu’il connut ses premiers faits d’armes, le jour où son instituteur de cours moyen sollicita des nouvelles chansons à ses ouailles, afin de renouveler un répertoire vieillissant. Avec audace et légèreté, Audifax BEMBA monta sur l’estrade chanter, à la grande surprise de ses pairs, « Gentil camarades » de Marie-José NEUVILLE, au hit des chansons étrangères en cette année 1963. Le brio de son interprétation déclenchera dans la classe une salve d’applaudissement qui s’étendra sur toute la cour de l’école, rameutant les traînards en cette sortie des classes. A sa demande, la copie de la chanson resta entre les mains de l’instituteur ébahi et subjugué, le lendemain la nouvelle fît le tour de l’école et des environs. La réputation était faite.
II – LA CHANSON COMME FRONT AVANCE DANS LA LUTTE DE LIBERATION
Adolescence au Lycée Savorgnan de Brazza, Audifax BEMBA fait la joie de sa classe de 6ème apportant son cahier de chants riche d’une centaine d’œuvres recopiées à l’écoute durant leur diffusion à la radio et qu’il fredonne à l’unisson avec ses collègues. C’est à cette époque que ces derniers le surnomment BREL, appellation qu’il adopte et personnalise en lui accolant un « H » (BREHL). Fort de cette réputation, il est présenté par son ami à son frère aîné Joseph TOUNGAMANI alias « JOSYS » qui l’invite à collaborer à l’élaboration de « Nzembo ya bana mboka », le premier recueil de chansons mis en vente avec succès sur les deux rives du fleuve Congo de 1964 à 1968. A Dolisie où il se trouve en vacances en cette année 1968, il intègre le groupe vocal « Les Cousins » avec lequel il remporte les éliminatoires régionales de la 2ème Semaine Culturelle à Brazzaville, grâce à son apport artistique. En effet, le niveau élevé de ses compositions surprend le jury, notamment en dénonçant dans ses chansons la politique d’apartheid encore inconnue du grand public congolais voire africain, ainsi que l’indépendance unilatérale de la Rhodésie de Iam SMITH, non moins ségrégationniste.
III – PARCOURS VERS L’AVENEMENT DU MYTHIQUE GROUP’ROUGE
Un passage distingué en 1970 au sein du meilleur orchestre amateur du moment au Congo, « LES AS », aux côtés de Jean- Pierre TSHAKAKA, Vincent SITA, les frères DEFOUNDOUX, Théo-Blaise KOUNKOU, Louis-Marie AWE , Henri MALONGA, pour ne citer qu’eux, Audifax réunit en ce début d’année scolaire 1971-1972 le must des lycéens évoluant dans les groupes de Pop’ Music, de la ville pour leur soumettre un projet artistique articulé en quatre points , aujourd’hui encore d’actualité :
- Penser une autre musique congolaise moderne, libre, ouverte mais africaine dans son expression, après avoir constaté que les artistes africains en Europe faisaient de la musique occidentale (Jerk et slow) sur les textes africains.
- Créer une musique d’avant-garde et sortir de la thématique des groupes vocaux, négritude et propagande politique, en s’engageant dans la chanson texte.
- Reprendre la musique traditionnelle congolaise ou s’en inspirer, par des créations originales, sur des sonorités modernes.
- Profiter de la musique pour vulgariser le théâtre, jusque-là domaine réservé des européens et de l’élite congolaise, en assurant au départ la première partie des représentations.
Voilà toute l’histoire du mythique GROUP’ROUGE composé de Jean-Claude N’KAKOU (guitare solo), Marc SABOGA (guitare accompagnement), Roland DELHOT (guitare basse), Désiré MANDILOU (drums), Freddy KEBANO (clavier), Simon Blaise TCHICAYA (Tumbas) et Audifax BEMBA (chant)
IV – LA REPUBLIQUE S’APPROPRIE LE GROUP’ROUGE ET LE RECOMMANDE A TOUS SES HOTES
L’arrivée surprise de leurs excellences Pierre N’ZE et Henri LOPES du Bureau Politique, dépêchés en studio à la fin d’une prestation télévisée en ces congés de Pacques 1972 par le président de la république, le commandant Marien NGOUABI, féliciter et encourager le GROUP’ROUGE en son nom, la fréquentation massive des expatriés européens et africains aux récitals du groupe (une première au Congo) rassura Audifax BEMBA dans son pari. Cette nuit-là, son excellence Pierre N’ZE lâcha même cette prémonition : « C’est ici à Brazzaville que cette musique voit le jour, mais comme nous n’avons pas d’infrastructures phonographiques, vous verrez que d’autres en revendiqueront la paternité dans quelques années ».
V – LE FOISONNEMENT DES GROUPES SUR LE MODELE GROUP’ROUGE
Le mouvement initié par Audifax BEMBA fit école : un foisonnement culturel s’empara de la capitale congolaise. A l’instar du Lycée Savorgnan de Brazza, chaque établissement secondaire créa son groupe musical et sa troupe théâtrale : Les TECHNICIENS, Les JAV’GIRLS, Les CHAMINADIENS, etc.… La culture était (presque) dans la rue ! Audifax BEMBA remporta cette année-là le prix «Révélation » de l’année de la jeunesse.
En 1973, le GROUP’ROUGE gagne la médaille de la « Performance artistique » pour l’originalité de sa musique au 10ème Festival Mondial de la Jeunesse et des Etudiants à Berlin.
En 1974, le GROUP’ROUGE participe à la fête de l’Humanité à la Courneuve en France, en délégation officielle. C’est l’année de la sortie de l’unique disque 45 tours du groupe avec le titre « Alliance des opprimés », repris plus tard dans « l’anthologie de la musique congolaise ». Une chanson-culte des années 70 dans laquelle l’auteur bat le rappel de la lutte des peuples du Tiers Monde en ces années-là et revient sur le combat de l’apartheid
VI – L’UTILE ET L’AGRABLE EN FRANCE (Chroniques musicales)
Arrivé en France pour ses études supérieures, Audifax est sollicité par Roland LECOUVIOUR, chef du département Afrique de la société française du son (édition africaine) comme consultant en charge de la musique congolaise des années 50-60-70. Il ajoute à la collection « Toute l’Afrique danse », les célèbres séries « Authencité », « Tango ya ba vieux Kallé » Reconduit à ses fonctions par les Editions Espérance (Label Sonodisc) suite au rachat de l’Edition Africaine, il crée la collection « Le bon vieux temps ».
C’est dire que, la présence en France de Audifax BEMBA pour ses études supérieures en 1974 privera le GROUP’ROUGE de son âme et le Congo de sa tête de proue, véritable artisan et aiguillon de la musique culturelle (il répugne l’appellation World Music qui dit-il, « est une invention française qui ne veut rien dire »). Après lui son leadership a connu beaucoup de prétendants, mais aucun élu. Le trône est toujours vacant ! Un passionné de musique dont le retour sur la scène est plus que jamais souhaité, voire réclamé par un public averti. Un chanteur à voix, de la race disparue des grands ténors que furent le Grand Kallé, Vicky LONGOMBA, Edo GANGA, Franck LASSAN, Franklin BOUKAKA, Gérard MADIATA, Pépé Kalé YAMPANIA.
Clément OSSINONDE
Clement.ossinonde@sfr.fr

Polémique








