La problématique de l’inculturation dans l’Eglise du Congo ou comment enraciner le christianisme chrétien chez nousVendredi 24 Juin 2011 - 15:19
Par le titre de ces quelques lignes, vous voyez bien qu’une fois de plus, j’écris à la suite du professeur Dominique Ngoïe-Ngalla qui s’est plaint (La S.A. n° 3087, p.9) d’une attitude récurrente dans la liturgie de nos assemblées chrétiennes au Congo: la pratique de certains gestes ne pouvant signifier grand-chose. Ceci est tout à fait blâmable. En effet, l’inculturation n’est pas un travail qui se fait entre quatre murs et dont les résultats doivent être vécus par le peuple de Dieu. L’inculturation est un travail de longue haleine et qui se fait avec le peuple et pour le peuple de Dieu.
Personnellement, j’ai toujours été pour la pastorale du peuple de Dieu et non celle pour le peuple de Dieu. Ces propos ne m’éloignent pas du tout de ce que je vise. En fait, l’inculturation dans l’Eglise du Congo sera toujours une problématique, surtout maintenant avec les «mutations négatives» qu’elle connaît. Mais, pour que notre travail d’enracinement du «christianisme chrétien» ou romain, si vous voulez, puisse aller de l’avant, il faut refaire simplement ce qu’ont fait les premiers chrétiens. Nous aurons une base sûre et personne ne se mettra à nous remettre en question. Notre christianisme n’aura plus une saveur «animiste». Au contraire, il aura tout d’un goût chrétien ou alors romain. La problématique de la culture dans l’Eglise apostolique La problématique de l’inculturation n’est pas seulement une question d’aujourd’hui. Elle se pose dès la naissance de l’Eglise. Elle n’a jamais, heureusement, été une opération à sens unique, comme si l’ajustement ne devait se faire exclusivement que du côté de l’Eglise et de celui qui annonce l’Evangile. Il faudrait une politique de concessions mutuelles qui prenne en entier la Parole de Dieu et qui respecte l’identité de celui qui écoute. L’Eglise s’inculture dans un milieu de vie donné, mais en retour, ces nouveaux chrétiens doivent se dépasser, c’est bien cela la conversion au message de Dieu. Dans sa première lettre aux Corinthiens, Saint-Paul compare le travail missionnaire à la culture de jeunes plantes, en mettant en parallèles son travail apostolique et celui de son collègue Apollos, il dit: «Qu’est-ce donc qu’Apollos? Et qu’est-ce que Paul? Des serviteurs par qui vous avez embrassé la foi… Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé; mais c’est Dieu qui donnait la croissance» (1Cor 3,4-6). L’évangélisation ne consiste pas seulement à planter avec beaucoup d’attention, à arroser gentiment, à sarcler fidèlement et à cultiver soigneusement; le travail missionnaire, selon Saint-Paul, à travers la première lettre aux Corinthiens, implique une sorte de chirurgie culturelle. Il parle ainsi de greffer le Christ (cf Rm 11,19 & 24) et on ne peut parler de greffe dans une société humaine que quand il s’agit d’une chirurgie culturelle. L’apôtre des Gentils exprime la même idée, en affirmant la nécessité de se dépouiller soi-même du vieil homme et de revêtir l’homme nouveau (cf Col 3,9-10). Le Christ va même plus loin en faisant observer que pour sauver son âme, il peut être nécessaire de «couper» des membres et de «s’arracher» les yeux (cf Mt5,29-30). Appliquées à une société non chrétienne comme le monde gréco-latin, ces saisissantes analogies n’exigent que la chirurgie culturelle. Si une institution, un geste ou tout autre élément culturel est une occasion de péché, c’est-à-dire s’avère incompatible avec le christianisme et par conséquent est une pierre d’achoppement, la société doit le «couper» ou l’«arracher». Un compromis est impossible lorsque la chirurgie culturelle devient le seul moyen de sauver la vraie et complète signification de l’Evangile. Dans le monde gréco-latin où le christianisme s’est épanoui, «il a considéré les cultures, les traditions des païens, non seulement comme le passage obligé pour leur conversion (cf 1 Cor 9,20), mais plus encore, il a reconnu dans leur génie propre des semences du Christ. Cette volonté d’inculturation ne fut pas cependant complaisance envers la civilisation païenne ni assimilation à sa culture». (1) L’évangélisation, ne l’oublions pas du tout, contrecarre aussi le système social dans son fonctionnement régulier. Celui qui annonce l’Evangile peut se considérer comme un messager de la paix, mais il ne devrait pas ignorer que la paix est précédée de la «guerre». L’évangélisation entraîne, avec elle, une certaine somme de désorganisation sociale, en plus d’un équilibre culturel, mais la Bonne Nouvelle n’affecte pas l’identité. Comme le dit G. Theissein, une analyse des facteurs du christianisme hellénistique primitif renvoie, en tous cas, à des changements profonds. Le christianisme rentrait dans un monde au langage particulier, aux courants philosophiques et religions bien différents. Comme le fait Saint-Paul, il fallait un mouvement à double dimensions: inculturation et originalité. Le baptisé en Jésus-Christ n’est pas du tout celui qui se dissout dans la société. Il reçoit mission de faire éclater la Parole dans son milieu. Un des premiers textes chrétiens écrit vers l’an 200 après J.C., l’Epître à Diognète, explique assez bien ce double mouvement du christianisme naissant qu’applique Paul à Corinthe ou ailleurs. Si Saint Paul écrit à propos de sa méthode d’évangélisation: «Je me suis fait tout à tous, afin d’en sauver quelques uns» (1 Cor 9,20), l’Epître à Diognète conclut par contre que «les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements… Leur genre de vie n’a rien de singulier; ils se conforment aux usages locaux tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle». (2) Du point de vue des évangélisateurs du christianisme naissant, la religion qu’ils annonçaient ne pouvait que s’inculturer et faire éclater peu à peu ce qui le devait et au nom de la Parole de Jésus-Christ, Parole rédemptrice pour tout homme et toute culture. A un moment de l’histoire d’un pays qui accepte l’Evangile, la pratique de celui-ci suppose une croix et la plus importante est celle de renoncer à ses conduites et valeurs traditionnelles incompatibles avec la nouvelle vie que nous propose le Christ. La problématique de la culture pendant la période des Missions Aux chrétiens autochtones, écrivait le Cardinal Malula, «nous leur demandons également de se convertir et de réaliser un véritable changement de mentalité. En conséquence, ils doivent lutter contre leur complexe d’infériorité, parfois non avoué, mais réel et agissant. Ils sont habitués à tout attendre, à tout recevoir des étrangers… Les missionnaires étrangers concevaient et pensaient tout à leur place; ils mâchaient et trituraient des idées à leur place pour les leur donner ensuite à consommer… Cet état de chose doit changer. Les chrétiens autochtones portent une lourde responsabilité devant Dieu et devant l’histoire. Cette église locale ne surgira pas de cette terre africaine sans eux… Ils doivent absolument secouer et balayer, une bonne fois, ce complexe d’infériorité et de passivité et se mettre résolument au travail, car cette Eglise locale négro-africaine ne leur viendra pas du ciel comme la manne» (3). Ce complexe est le résultat d’une évangélisation qui ne s’est pas réalisée dans une certaine justice. Un des principaux droits naturels d’une société est son droit à sa propre culture, à son génie national, à son caractère, à sa personnalité. Pie XII l’avait dit clairement en 1953: «Le droit à l’existence, le droit au respect et au bon renom, le droit à un caractère et à une culture propres sont des exigences du droit des gens que dicte la nature» (4). Le respect des droits ne conduit nullement à un paradoxe comme l’auraient prétendu de nombreux missionnaires. Le missionnaire n’est pas celui qui provoque le changement culturel, c’est la Parole de Dieu acceptée librement qui conduit à une prise de langage, c’est-à-dire à un dépassement. C’est le sujet évangélisé qui fait son choix au nom de sa nouvelle foi qui lui pose des exigences. La maxime selon laquelle, un missionnaire est envoyé en terre païenne non pour changer les cultures, mais pour les préserver, est bien vraie, car il est envoyé pour rencontrer une autre personne et pour proposer, par sa mission, le Christ qui doit naître et vivre dans cette nouvelle culture comme il a vécu dans la culture d’Israël. Le missionnaire est là pour aider à faire les dépassements, mais il ne lui revient pas le privilège de faire les choix. La problématique de la culture n’avait pas été saisie clairement dans l’histoire de l’évangélisation du Congo. Evangéliser était synonyme de changement de culture. L’Eglise s’enracine dans toutes les cultures et dans sa conversion, la nouvelle communauté chrétienne doit faire des dépassements, tout en gardant sa personnalité. C’est la pédagogie utilisée par l’évangélisateur qui conduit au dépassement… Ne voir dans les civilisations non chrétiennes que des cultures dépravées, a été conforme aux enseignements de la Contre Réforme catholique. Cette pratique était bien loin de l’esprit de l’Evangile et de la doctrine fondamentale de l’Eglise que rappelait le Pape Pie XII, dans son message de Noël 1945. L’Eglise, disait-il «est placée au centre de la race humaine tout entière… Comme le Christ était au milieu des hommes, ainsi l’Eglise, où il continue à vivre, est placée au milieu des peuples… Comme le Christ a assumé une véritable nature humaine ainsi l’Eglise assume-t-elle en plénitude tout ce qui est authentiquement humain… et le transforme en source d’énergie surnaturelle». (5) La réalisation d’une bonne évangélisation qui entraîne fatalement des dépassements, passe par un sens catholique profond, une sérieuse connaissance de l’histoire et de la tradition du christianisme, surtout de la première introduction de la foi dans le monde méditerranéen. Il faudrait encore avoir un sens assez poussé du détachement des idées personnelles et la connaissance de ce que permet l’Eglise. Mais, le fait que la tâche soit difficile, périlleuse même, n’est pas une raison suffisante pour l’entreprendre. Les erreurs provenaient et proviennent généralement de l’ignorance des conduites et des valeurs autochtones et des problèmes culturels en général. En un mot, elles étaient et sont dues souvent à l’ignorance des concepts et principes de base de l’anthropologie culturelle. Le peuple chrétien congolais, un peuple théologien à cause de sa foi La théologie concrète, donc historique, comme expérience ecclésiale, constitue un outil pour comprendre notre vie actuelle de Congolais. La saisie de tous ces rapports pose des problèmes essentiels de théologie fondamentale. Pour moi, il s’agit de montrer que cette tâche de restituer l’Afrique à l’Africain culturellement est une tâche en fait authentiquement théologique et même de grande importance aujourd’hui, tant en elle-même que par les imperfections de la modernité qu’elle débusque et les vérifications qu’elle suscite. Nous savons, tous, que notre pays est en pleine crise d’identité et cette situation fait surgir un questionnement. Ce questionnement doit être assumé «car la théologie est une réflexion sur la foi dans le cadre d’une certaine culture et qui assume les problèmes et les ressources de cette culture» (6). La vie de l’Eglise et des hommes et le travail de l’enracinement de la Parole de Dieu doivent être assurés par la théologie. Avec le peuple chrétien comme théologien reconnu d’une Eglise en devenir, il faut chercher à découvrir, à promouvoir une personnalité qui montrera que dans le monde actuel, un milieu de vie ne peut pas être l’un et l’autre, mais l’un ou l’autre. Dieu ne se dit que dans une culture et non dans une pluriculture, dans une culture au pluriel. La communauté chrétienne doit comprendre le monde congolais, non comme voué à l’échec, mais comme une histoire en devenir et dans un devenir qui pose problème à l’histoire elle-même. Elle doit voir un monde congolais historique qui est en train de se former et qui, théologiquement, est à voir dans l’horizon de la promesse. La quête d’identité ou de personnalité à susciter dans ce monde, n’en fera pas un cadre fixe dans lequel se déroulera aisément l’histoire, non. L’engagement de toute la communauté chrétienne orientera toute l’histoire du pays vers les Promesses de Dieu et c’est dans cette évolution que les croyants portent la responsabilité qu’ils ne peuvent éluder. Le croyant n’agit donc pas seulement dans le monde congolais, il lui revient de le transfigurer dans l’horizon de cette Promesse divine qui ne lui a été faite et se réalise pour lui comme individu que dans la solidarité avec l’Alliance de Dieu. «Dans la situation où l’histoire place aujourd’hui le peuple de Dieu (qui est au Congo), la réflexion théologique représente aussi une fonction au service du peuple de Dieu. Il lui faut donc développer la référence à Dieu» (7). Devant le questionnement que suscite l’enracinement de la Parole de Dieu chez nous: «On voit mieux l’importance nouvelle de l’apport d’une réflexion théologique du laïc» (8). Je ne le dirai jamais assez, à propos du travail de l’inculturation, le laïc a une grande part à prendre dans la réflexion théologique qui doit aller avec. L’avantage des jeunes Eglises d’Afrique, aujourd’hui, c’est que le Concile Vatican II a fait pénétrer l’Esprit Saint dans toute l’Eglise, pour changer la face de celle-ci. En tenant compte de ce qui vient d’être dit plus haut, on ne peut pas ne pas souligner ce processus historique de la mission du laïc dans l’Eglise qui devient capitale et signifiante surtout quand il s’agit d’une réflexion théologique d’envergure qui doit avoir des effets pastoraux. Nos prétentions de théologiens n’ont plus à mettre à l’écart la communauté chrétienne dans la théologie africaine pour ne plus réserver des domaines particuliers au laïcat. Parler de l’enracinement du christianisme (inculturation) dans le monde congolais, c’est aborder aussi le problème de l’ecclésiologie en milieu africain aujourd’hui. Dans les vues d’une inculturation réussie, le laïc congolais n’a plus la tâche facile, il doit être en rapport avec l’histoire de son monde et y agir. Sa foi ne peut précisément que se vivre dans une culture authentique. La foi du laïc comme la foi du prêtre, c’est la foi du baptisé et elle a toujours à faire avec l’histoire, c’est-à-dire avec la culture. L’inculturation que nous appelons de tous nos vœux au Congo est une œuvre de tout le peuple de Dieu. C’est bien cela que j’appelle: une pastorale du peuple ou alors une théologie du peuple et non pour le peuple. Abbé Jacques BOUEKASSA (La Semaine Africaine)
Notes
1- FONTMAGNE,0. (de), Eurocampus, «Un défi, une chance pour les étudiants chrétiens» in «Chrétiens en Grande Ecole», Nov-Déc. 1989, P.6 2- Epître à Diognète, V,1-4 3- MALULA, J. «L’Eglise à l’heure de l’africanité», in «Théologie Africaine», Annexe, Kinshasa, St Paul, P.118 4- PIE XII, Allocution du 6 déc. 1953, in Acta Apostolicae Sedis, XLV, 1953, P.794 5- PIE XII , Message de Noël 1945, in D.C., no 1151, janvier 1946, col.1761 6- GROOTAERS, J. «La fonction théologique du laïc», in «Le Service théologique dans l’Eglise», Collectif, Paris, Cerf, 1974, P.99 7- Idem 8- Ibidem P. 100 SDC, Starducongo.com
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