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Les intellos américains, ce n'est plus ce que c'était...

Ayaan Hirsi Ali n'a pas reçu le même soutien que Salman Rushdie. Loin de là.


Par | Samedi 10 Avril 2010 | Lu 943 fois | 0 Commentaire



Les intellos américains, ce n'est plus ce que c'était...
Il fut un temps où les intellectuels publics engagés s'affrontaient sur le trotskisme et l'anarcho-syndicalisme, bataillaient pour déterminer qui avait trahi qui dans les rues sanglantes de Catalogne pendant la Guerre civile espagnole, et rejouaient ces luttes un peu plus tard dans les pages de la sauvage Revue du partisan. C'était le bon temps... Avec le recul, la grande solennité de ces luttes entre penseurs peut certes parfois paraître exagérée. (Rappelez-vous la blague de Woody Allen sur Commentary et Dissent, deux célèbres revues intellectuelles américaines, qui auraient fusionné pour former Dysentery - «Dysenterie».) Mais ces débats d'après-guerre entre les esprits les plus acérés se sont avérés fondateurs: ils ont amené sur le devant de la scène des questions de première importance sur l'avenir du totalitarisme et de la démocratie.

Le nouveau livre de Paul Berman, La Fuite des intellectuels, nous rappelle cette époque grisante. L'ouvrage, qui doit être publié au cours du printemps, va certainement déclencher une vive controverse chez les intellectuels, notamment parce qu'il explique que certains des plus célèbres d'entre eux -des gens qui se sont précipités pour défendre Salman Rushdie quand il a été menacé de mort pour un roman qui soi-disant blasphémait l'islam- ne parviennent pas à soutenir comme il le faudrait les dissidents musulmans d'aujourd'hui. Ayaan Hirsi Ali par exemple, cette écrivaine née en Somalie qui a renié l'islam et dont la vie est également menacée. Selon Paul Berman, cette défaillance, cette «fuite des intellectuels» est signe d'un abandon extrêmement grave des valeurs des Lumières face aux menaces récurrentes contre la liberté d'expression.

Colère, éloges, condamnations: le livre va certainement faire réagir dans la presse et sur Internet. Ce faisant, il nous rappellera que ces vieilles batailles d'idées de la Revue du partisan ont soulevé des questions qui, si elles ont évolué, demeurent toujours sans réponse. Y a-t-il un paradoxe au cœur même des valeurs des Lumières? Faut-il tolérer les intolérants? Doit-on mettre entre parenthèses les valeurs des Lumières face au multiculturalisme? Ou les valeurs du multiculturalisme se muent-elles parfois en un relativisme moral? L'une des questions-clés: la campagne d'Ayaan Hirsi Ali contre les mutilations génitales faites aux femmes fait-elle d'elle une «fondamentaliste éclairée» -une expression qui a été utilisée par ces intellectuels auxquels s'en prend Paul Berman et qui a fait du buzz. (Même si, en matière de buzz, mon expression préférée est celle que l'intellectuel français Pascal Bruckner a inventée pour décrire ceux qui se raillent d'Ayaan Hirsi Ali, il dit que c'est: «le racisme des anti-racistes».)

Une intelligensia si silencieuse

Sur ces questions, le nouveau livre de Paul Berman fait preuve d'autant d'attachement à la morale que son précédent opus, Les Habits neufs de la terreur. Quel sérieux! Il a un don pour percevoir et expliquer non seulement les idées les plus subtiles, mais aussi ces choses évidentes à propos desquelles tant de soi-disant intellectuels se voilent la face, avec leur manie de vouloir toujours tout complexifier pour faire leur intéressant. Je pense par exemple à cette critique qu'a faite Paul Berman du Complot contre l'Amérique de Philip Roth. Une critique longue et pleine de digressions (mais c'est ce qui faisait son intérêt), et qui avait le courage de dire ce que tant de critiques n'avaient pas trouvé les mots pour expliquer: que le livre de Philip Roth sur un candidat antisémite à l'élection présidentielle (Charles Lindbergh) parlait vraiment d'antisémitisme! (Ces intellectuels s'étaient empressés de nous dire que c'était en fait un livre sur Bush. Et ce, même si Philip Roth lui-même avait démenti. Ils savaient mieux que lui, bien sûr.)

Quoi qu'il en soit, Paul Berman n'y va pas de main morte quand il décrit la manière dont les intellectuels d'aujourd'hui réagissent au sort d'Ayaan Hirsi Ali. Je devrais dire certains intellectuels, parce qu'il s'en prend surtout à deux écrivains très respectés, Ian Buruma et Timothy Garton Ash, pour la façon agressive et insidieuse dont ils ont mis en pièces Ayaan Hirsi Ali alors qu'elle était menacée de mort (et elle l'est toujours). Mais ce qui est presque plus scandaleux encore, c'est le quasi silence du reste de l'intelligentsia face à ces menaces de mort. (A l'exception de mon collègue de Slate.com Christopher Hitchens.)

Souvenez-vous, Salman Rushdie

Ayaan Hirsi Ali, qui a expliqué en 2007 dans son livre Infidel (Ma vie rebelle en français) pourquoi elle a tourné le dos à l'islam, a été forcée de quitter son asile néerlandais après des menaces de mort qui l'avaient suivie depuis la Somalie, et à la suite du meurtre de son ami le réalisateur néerlandais Théo van Gogh. Le corps lacéré de ce dernier a été retrouvé accompagné d'une note disant qu'Ayaan Hirsi Ali serait la prochaine à mourir.

Dans La Fuite des intellectuels, Paul Berman oppose la façon dont les intellectuels ont traité Ayaan Hirsi Ali -la soutenant en apparence, mais avec condescendance et dédain, et la critiquant à tout-va lors de leurs réunions entre pairs- et la manière dont ils se sont ouvertement ralliés à Salman Rushdie en 1989 lors de la fatwa contre les Versets sataniques.

C'est ainsi que Ian Buruma tire à boulets rouges sur «son attitude, son style», se moque de ce qu'il interprète comme un mouvement snob de sa main dans un clip télé, et la traite d'«hautaine» (le fameux «racisme des anti-racistes»). Comme le résume Paul Berman, «la Ayaan Hirsi Ali dont Ian Buruma brosse le portrait» dans son livre Meurtre à Amsterdam est «animée par des idées simplistes» qui manquent cruellement de sophistication, bien sûr. «Elle est zélée, elle fanfaronne, (...) elle est arrogante, aristocratique», poursuit-il. Elle n'a pas sa place dans la bande d'Ian Buruma. Et Timothy Garton Ash nous explique, à peine machiste, que si Ayaan Hirsi Ali «avait été petite, trapue et qu'elle louchait, son histoire et ses idées n'auraient pas retenu autant l'attention». (Remarquez ce ton méprisant et pédant qu'il emploie -le sexisme des anti-racistes.)

C'est presque comme si quelqu'un qui soutenait à l'époque Salman Rushdie avait dit quelque chose du style: «Certes, je suis contre l'idée que sa vie soit menacée, mais j'en ai assez de ses histoires de réalisme magique, et puis il avait l'air arrogant quand je l'ai vu la dernière fois à la télé.» Ou: «Après tout, il s'est peut-être montré trop méprisant envers la culture de ceux qui veulent sa peau.»
La confusion

Les détracteurs d'Ayaan Hisrsi Ali estiment qu'elle est l'archétype de l'obéissance aveugle aux valeurs tolérantes et libertaires des Lumières, que c'est une «fondamentaliste des Lumières». Elle serait en quelque sorte le pendant moral d'un fondamentaliste islamique qui soutient les attentats-suicide. Probablement parce qu'elle ne tolère pas une tolérance qui tue, estropie et enchaîne les femmes. C'est Ian Buruma qui a inventé l'oxymore «fondamentalisme des Lumières». Il a ensuite été repris par Timothy Garton Ash. Ce dernier a tout de même fini par s'excuser publiquement d'avoir utilisé cette expression pour parler d'Ayaan Hirsi Ali lors d'un débat à Londres, mais il ne semblait pas totalement sincère.

Excuses ou pas, Paul Berman pense que cette expression reflète une erreur de compréhension fondamentale de certains intellectuels occidentaux. Même si «les Lumières constituent l'une des plus grandes réussites de la civilisation occidentale», ces intellectuels «en sont venus à les considérer comme un simple paquet de préjugés anthropologiques», ils en sont arrivés par exemple à penser que la liberté d'expression n'est qu'une idée occidentale.

Ce qui le mène au point culminant de sa critique: «Ian Buruma et Timothy Garton Ash ne savent plus faire la plus élémentaire des distinctions, ils ne savent plus faire la différence entre un meurtrier fanatique et une oratrice rationnelle» comme Ayaan Hirsi Ali.

Je dois préciser que je ne suis pas neutre quand je parle de ce livre. Ne considérez pas ce que je raconte comme une critique de l'ouvrage, mais comme un avant-goût d'un feu d'artifice en gestation. Gardez en tête que je ne suis pas un observateur neutre, mais quelqu'un qui côtoie Paul Berman en public et en privé depuis des années et qui se réjouit que sa colère contre «la fuite des intellectuels» l'ait poussé à transformer un article de 28.000 mots en livre. Je suis en effet tombé sur Paul peu après la publication du petit article en question, alors intitulé Qui a peur de Tariq Ramadan?. Quand il m'a dit qu'il était en train d'en faire un livre, je lui ai répondu, d'une façon un peu présomptueuse mais sincère, qu'il avait, dans l'article, gardé le meilleur pour la fin au lieu de commencer par l'essentiel.

Dans la majeure partie de l'article d'origine, il s'attachait à mettre à jour, d'une façon quasi-interminable, les véritables idées de l'énigmatique Tariq Ramadan. Cet érudit et porte-parole islamique, né en Suisse, est devenu une sorte de test de Rorschach pour les intellectuels occidentaux. Certains l'identifient à une forme modérée et moderne de l'islam.

L'article de Paul Berman cherche à montrer que les idées de Tariq Ramadan sont en réalité plus complexes que ça, il met en avant la multitude de connexions discrètes qu'il a avec des fondamentalistes islamiques de la mouvance de son grand-père Hassan al-Banna, fondateur des fanatiques Frères musulmans.

J'ai trouvé cet aspect de l'article véritablement captivant, je lui ai dit. C'est comme un thriller intellectuel, avec Berman dans le rôle de l'inspecteur qui cherche des indices dans les écrits et les idées de Tariq Ramadan. Mais je pense qu'il aurait dû commencer son article par la dernière partie, celle où il parle de Timothy Garton Ash, d'Ian Buruma et de la fuite des intellectuels.

Il n'a pas pris en compte ma suggestion de revoir la structure du livre. Mais il l'a titré en fonction de ce dernier chapitre: La fuite des intellectuels.

Tariq Ramadan est une figure importante et il a récemment fait l'objet d'une controverse internationale. Le Département d'Etat a voulu lui refuser un visa, officiellement parce qu'il avait donné de l'argent à une organisation caritative qui avait transféré des fonds au Hamas dix ans auparavant. Mais l'interdiction a été levée (et je pense que ce type d'interdiction devrait toujours l'être) il y a deux mois, il y a donc des chances que l'on entende à nouveau parler de lui. (Jacob Weisberg de Slate.com va d'ailleurs animer à New York ce jeudi 8 avril un débat auquel participera Tariq Ramadan.)

Par Ron Rosenbaum
[Suite et source:]b Slate
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