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Scholastique Mukasonga : La femme aux pieds nus


Par | Jeudi 1 Novembre 2012 | Lu 663 fois | 0 Commentaire



Scholastique Mukasonga : La femme aux pieds nus
Peut-on parler de roman ? Il faudrait écouter Scholastique Mukasonga pour en savoir plus. Mais sans avoir lu aucun commentaire, aucune interview ou autres critiques savantes, je range sans trop me tromper ce texte dans le récit. Un récit bouleversant par sa sobriété, par sa simplicité, par le minimalisme du style qu’emploie la romancière tutsi dans ce texte qui nous parle du génocide de son peuple au Rwanda et d’un devoir de mémoire à l’égard d’une mère disparue, massacrée par ce qui constitue l’une des horreurs absolues du siècle dernier, le génocide des tutsi et de certains modérés hutu au Rwanda.

Scholastique Mukasonga introduit dès son prologue la dimension mémorielle de son projet.

Maman, je n'étais pas là pour recouvrir ton corps et je n'ai plus que des mots - des mots d'une langue que tu ne comprenais - pour accomplir ce que tu avais demandé. Et je suis seule avec mes pauvres mots et mes phrases, sur la page du cahier, tissent et retissent le linceul de ton corps absent.
page 13 - édition Gallimard, Collection Folio

Par les moyens et le talent qu’elle possède, Scholastique Mukasonga constitue une forme de sépulture par les mots pour sa mère Stéfania. Cependant, et bien qu’ayant dressé le contexte de sa narration, elle se détourne de la folie des événements pour dresser le portrait d’une communauté, celle des déportés tutsis de Nyamata.

En effet, à l’orée des indépendances, les premières vagues de violence ébranlent le Rwanda, entre tutsis et hutus. Et dans ces périodes troubles, des tutsis vont être déplacés vers la région inhospitalière du Bugesera (p.15), après que pour beaucoup, leur cheptel de bovins ait été détruit.

Tout cela, le lecteur le découvre au fur et à mesure que les conditions d’existence dans ce Rwanda rural se révèlent pour cette communauté qui se serre les coudes. En tentant une interprétation rapide de la chronologie par recoupement des faits, la période décrite couvre les années 60 et 70. Stefania est une entremetteuse. Une marieuse. Une personnalité très forte. Une mère courage. Son mari, Antoine, catholique pratiquant, est plus effacé sous la plume de Scholastique, la dernière de leurs trois filles.

L’atmosphère est à la fois pesante et légère. Tant que l’on reste dans le cercle familial, le voisinage immédiat, dans cette communauté, la description du mode de vie est une source réelle d’informations. Mukasonga fait un véritable travail d’anthropologue ou ethnologue, en faisant revivre tous les rites de ce groupe de personnes : mariage, solidarité, voisinage, éducation, etc. Cela est décrit avec une minutie étonnante qui enrichit le texte et en même temps qui terrifie le lecteur. Qui connait la fin de l’histoire.

Ce que Scholastique Mukasonga souligne de manière subliminale, c’est que cette communauté de Nyamata a vécu avec une épée de Damoclès depuis les indépendances, oppressée par le régime militaire. Les racines du mal sont lointaines.

On peut toutefois oser poser la question suivante : Dans sa posture clivante, totalement légitime vu le terrible destin de sa famille, est-ce qu’une reconstruction est seulement envisageable ? Il est peut-être trop tôt pour poser la question. Voir indécent. Mais, le texte porte une charge beaucoup plus lourde et largement moins distanciée que les romans que j’ai pu lire sur ce sujet. De Monemembo. De Tadjo. De Diop. Même de Gatoré, rwandais lui aussi.

Au cœur des ténèbres et de l’omerta, Scholastique Mukasonga est une voix magnifique qu’il faut entendre pour que plus jamais cela ne se reproduise. Ce serait là le plus beau linceul à la mémoire des morts de Nyamata, en 1994.

Avant de terminer, j'aimerai vous laisser ce passage qui exprime la tonalité parfois joviale de ce récit, les mots qui portent des souvenirs et une conception du monde.

Aux yeux de ma mère, Mukasine était la beauté même : très grande, elle tenait cela de son père qui était comme une lance, le teint clair, celui qu'on appelle inzobe et qui n'a rien à voir avec cette pâleur inquiétante qui, dit-on, attire la foudre, de grands cheveux, comme ceux de Mukasonga, se réjouissait elle, un derrière avantageux, et des jambes! et des cuisses! Mukasine avait toutes les grâces que les Rwandais attribuent à la vache, mais de plus elle les possédait à la perfection, c'était une inyambo, une vache royale!
page 120, Gallimard, Collection Folio

Bonne lecture

Par Gangoueus
Blog de l'auteur: Gangoueus.blogspot.com

Scholastique Mukasonga, La femme aux pieds nus
Editions Gallimard, Collection Folio, 1ère parution en 2008.
Prix Seligmann 2008
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