Alors que le Congo célèbre cette année les cinquante ans de son indépendance, l'auteur du livre Milicianisation et engagement politique au Congo-Brazzaville, paru en 2006 chez L'Harmattan, plaide pour un débat national autour de la question des milices armées. Dans cet entretien, il fait un bref retour sur ce passé au centre de la violence politique dans notre pays.
Les Dépêches de Brazzaville(L.D.B.) : Qu'entendez-vous par « milicianisation » ? Etanislas Ngodi (E.N.) : C'est le processus de radicalisation, de mobilisation et d'émergence des milices dans le champ social. Ce phénomène est à la mode dans notre pays depuis plusieurs décennies.
L.D.B : Vous liez ce phénomène à la politique ; quels en sont les périodes phares et les acteurs principaux à travers l'histoire du Congo ?
E.N. : Pour remonter dans le temps, pendant la colonisation, il existait déjà des milices qu'on appelait les Mboulou-Mboulou. Ils avaient un rôle important dans la sécurisation et la répression des gens qui refusaient de payer les impôts et de réaliser des travaux forcés. Le phénomène s'est poursuivi après l'indépendance. Le président Massamba Débat a créé, à partir de 1964, la JMNR, la jeunesse du parti unique qu'il venait de lancer, le Mouvement national pour la révolution. Cette jeunesse s'est muée en une milice active dans la répression des personnes qu'ils considéraient comme des réactionnaires, c'est-à-dire ceux qui ne partageaient pas les vues des fameux révolutionnaires de l'époque L.D.B : On parle également de la défense civile qui a sévi à la même époque... E.N. : Oui, à partir de 1965, cette défense civile est apparue comme une milice d'État. Elle a même bénéficié de l'encadrement des Chinois. Après la chute de Massamba Débat, en 1968, son successeur Marien Ngouabi a dissolu la gendarmerie et créé la milice populaire dans les années 70. L.D.B : Dans votre livre, vous vous attardez sur la période qui s'ouvre à partir des années 90. E.N. : Après la Conférence nationale de 1991, il y a un changement notable dans les milices qui sont créées. Il ne s'agit plus de milices entretenues par l'État. Avec l'avènement du multipartisme, ce sont des leaders de partis politiques qui créent et entretiennent des milices pour accomplir leurs desseins dans la conquête et la conservation du pouvoir. Il y a eu à partir de 1993, les Zoulous, originaires du Grand Niari, groupés autour de Pascal Lissouba, qui se sont repliés dans certains quartiers du sud de Brazzaville, avant d'être envoyés en formation à Aubeville. De l'autre côté, Bernard Kolelas organisait les Forces armées Ninjas (FAN), et Denis Sassou N'Guesso, les Cobras. L.D.B : En fait, le phénomène ne s'est pas arrêté là. Il y a eu d'autres milices pour d'autres acteurs politiques... E.N. : Justement, avec la fin de la guerre en 1994, les Aubévillois sont devenus une réserve ministérielle. Le président Pascal Lissouba va signer un contrat avec une société israélienne pour la formation d'une autre milice, les Cocoyes, qui ont, eux aussi, apporté leur contribution à la violence politique. Sans oublier les Faucons créés par le Rassemblement pour la démocratie et le développement (RDD) de Joachim Yhombi Opango à Owando, en 1997, et les Requins créés par le Rassemblement pour la démocratie et le progrès social (RDPS) de Thystère Tchicaya à Pointe-Noire : même si ceux-ci n'entrent pas en guerre, ils ont existé. Puis naît la toute dernière milice à partir de 1998, avec le début de la guerre du Pool où le Pasteur Ntoumi entre en scène avec ses Ninjas Nsiloulou. L.D.B : Pour quelles raisons nos hommes politiques sont-ils attachés aux milices ? E.N. : Les facteurs changent selon les époques. Dans la période du parti unique, on constate que les milices répondaient à un besoin de lutter contre les réactionnaires. Cette période, vous le savez bien, est marquée par plusieurs mouvements, avec les coups d'État manqués de Kinganga, le M22 de Diawara en 1972, etc. Le pouvoir était au bout du fusil, et les jeunes devaient jouer un rôle. La jeunesse du PCT par exemple prônait la production, la discipline et le fusil comme valeurs. L.D.B : Et pourtant, la donne n'est pas la même en période de démocratie... E.N. : À partir de 1991, nous constatons que ce phénomène arrive sur le terrain politique avec l'ampleur qu'a pris le phénomène de l'ethnicité au sortir de la Conférence nationale. Nous avons aussi perdu la culture de la citoyenneté ; les gens se construisaient plus une identité ethno-régionale que nationale. La plupart des leaders qui sont apparus à cette époque ont recruté leurs militants sur des bases ethniques et régionales. Ils ont eu recours à la violence, donc aux milices, parce qu'il y a un déficit de culture démocratique. Personne ne veut accepter sa défaite et ne fait recours à la milice pour faire passer ses revendications. L.D.B : Comment expliquez-vous que ces milices puissent trouver si facilement de la main-d'œuvre ? E.N. : Les enquêtes nous ont montré que la première raison de l'engagement des jeunes est l'ethnie ou la région. Cela se vérifie par l'homogénéité ethnique dans leurs rangs. L'autre aspect qui revient souvent est lié au chômage : ils pensent qu'en devenant miliciens ils s'ouvrent les portes de l'armée nationale pour acquérir un revenu. D'autres disent qu'ils y arrivent par le biais des liens amicaux, la résidence dans un quartier, quand ils ne visent pas l'enrichissement illicite en pensant au pillage... L.D.B : Que faire, selon vous, pour sortir notre pays de ce carcan des milices ? E.N. : Je pense qu'il y a beaucoup de choses à faire, mais il faut commencer par nous débarrasser de cette volonté politique qui consiste à considérer les jeunes comme une réserve pour les milices. Il faut des politiques visant à les stabiliser par des emplois pérennes. Il y a par exemple aujourd'hui, dans le Pool, des jeunes qui, après la sortie du Pasteur Ntoumi, continuent à couper les routes et font du banditisme. Il faut qu'ils aient des occupations saines. En réalité, l'État, la société civile et les partenaires au développement devraient s'engager dans la mise en œuvre d'un plan d'action bien élaboré à cet effet. L.D.B : Finalement, vous pensez que des assises nationales sur la question devraient être la meilleure occasion de réfléchir et d'apporter une solution à ce problème ? E.N. : Absolument. Il faut ouvrir un débat national sur ce sujet des milices armées, qui paraît tabou aujourd'hui. Il faut plutôt en parler. Et puis, à côté des efforts fournis par le Programme national de désarmement, démobilisation et réinsertion, du travail d'instruction civique et d'éducation morale, de la diffusion de la culture de paix et l'effacement des séquelles de guerre, il faut un forum national pour résoudre le problème des jeunes. Mais il faut par ailleurs retenir que la solution au phénomène des milices passe par la création des conditions nécessaires à une vraie démocratie, en acceptant l'alternance. Si nous pouvons aller vers la consolidation d'un État de droit, de la justice sociale, la réconciliation nationale et l'amélioration des conditions de vie des jeunes, la situation va certainement évoluer. Il faut qu'on y pense pour mieux envisager le prochain cinquantenaire. Propos recueillis par Thierry Noungou Source: Brazzaville-adiac |
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Etanislas Ngodi : « La question des milices devrait être au centre du débat sur les 50 ans passés »
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