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18 Décembre 1998 –18 Décembre 2008. Dix ans déjà ! Dieu, que le temps passe vite !
A l’occasion du dixième anniversaire des « violences ethniques » que sous d’autres cieux on qualifierait de tentative de « génocide », et dont ont été victimes les populations des quartiers sud de Brazzaville, en l’occurrence celles de Bacongo et Makélékélé, sans avoir aucunement l’intention de remuer le couteau dans la plaie, je voudrais apporter ici mon témoignage véridique.
Afin que des faits aussi macabres ne se reproduisent plus jamais dans notre beau pays le Congo que nous ont légué nos ancêtres.
L’assassinat délibéré, prémédité et planifié, bref la tentative de génocide, bref tous ces crimes, de toutes les guerres, ne peuvent être oubliés. Nous les Congolais, nous avons le devoir envers les victimes de Bacongo et de Makélékélé de garder le souvenir de ces morts. Nous devons aussi nous souvenir de leur vie. Leur héritage doit nous aider à consolider la foi dans un avenir libre de tribalisme, de haine et de violence gratuite. Le vendredi 18 décembre 1998, j’étais en train de siroter, chez moi au quartier de la Glacière, de la bière « Primus » avec un ami qui venait de Russie. Pendant que nous parlions de tout et de rien, nous entendîmes soudain du bruit et des tirs, des coups de feu sporadiques. C’était aux environs de 12h30. Inquiet, je proposai à mon ami de vite rentrer chez lui au quartier Batignolles. Aussitôt dit aussitôt fait, Je l’accompagnai alors vers l’avenue de Brazza où nous trouvâmes un taxi aux abords du dispensaire des Adultes « Bissita ». Je retournai ensuite chez moi, en courant, puisque les coups de feu continuaient à crépiter du côté du camp de la Milice « ZAB ». A la maison je trouvai, à ma grande surprise, notre femme de ménage qui y était revenue, faute d’avoir trouvé un moyen de transport susceptible de l’amener à Mfilou. Les coups de feu tant d’armes légères que d’armes automatiques augmentaient d’intensité ; et la nuit tombait. La veille, la fourniture de l’eau et de l’électricité avait été suspendue. Toute la nuit, tous assis au salon, nous priions et écoutions RFI qui faisait état d’une confusion qui régnait à Brazzaville. Plus tard nous entendîmes Monsieur Bernard Kolelas, dernier Premier ministre de Pascal Lissouba, déclarer depuis Washington où il était en exil, que ses Ninjas contrôlaient la situation. Toujours à la recherche d’informations plus crédibles, mon père nous suggéra d’écouter Radio-Liberté, la radio fidèle à M. Sassou Nguesso. Celle-ci proposait un reportage sur la situation de Bacongo et diffusait la déclaration de M. François Ibovi alors ministre de la Communication. Ce dernier déclarait avec arrogance et narcissisme que le gouvernement avait le contrôle de la situation et que les forces gouvernementales avaient mis en déroute les Ninjas de Bernard Kolelas. Il demandait en conséquence aux habitants de Bacongo et de Makélékélé et des environs de vider ces quartiers en empruntant le couloir humanitaire ouvert à cet effet. Il affirmait aussi que ceux qui refuseraient de partir, seraient considérés ipso facto comme des Ninjas et seraient traqués et neutralisés, car Bacongo et ses environs seraient ratissés au millimètre carré. Inutile de vous dire que cette déclaration jeta en nous un grand émoi mélangé de peur, d’angoisse et de tristesse. Le samedi 19 décembre aux environs de 6 heures du matin, nous entendîmes frapper violemment sur le portail de notre parcelle. Tout d’un coup, nous devînmes silencieux au point où l’on pouvait entendre une mouche voler. L’on frappa de nouveau plus violemment sur le portail. Aîné de ma famille, je pris mon courage à deux mains et je sortis. Je vis alors, debout devant le portail un jeune homme en tenue militaire, avec une perruque sur la tête, le visage badigeonné de charbon et de kaolin, à l’instar des peaux Rouges. Il portait sur lui deux armes automatiques Kalachnikov. Il nous invita, mes parents et moi, de sortir de la maison dans les cinq minutes. Son ordre fut exécuté. Il nous indiqua le couloir à suivre. Quelques instants après, nous nous retrouvâmes sur l’Avenue De Brazza entre l’Ecole Joseph Nkéoua et l’Eglise Notre Dame du Rosaire. Là, il y avait un bouchon où les Cobras, la milice de M. Sassou nous fouillaient en nous injuriant en lingala : « Zoba Mokongo ». Tout jeune était taxé de Ninja. Automatiquement, on l’extirpait du cortège et on l’emmenait vers une destination inconnue. Tout à côté le sol était jonché de deux cadavres dont celui d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, la boîte crânienne ouverte. Au carrefour de l’Avenue De Brazza et l’Avenue de l’OUA, je découvris un spectacle plus macabre : des corps allongés comme des bouts de bois et dans toutes les positions, soit avec leurs baluchons sur la tête, soit avec des enfants au dos etc. Vers le centre Culturel Français, pendant que nous subissions les pires humiliations comme celles des filles violées devant leurs parents, un cobra se rapprocha de nous pour nous demander une boîte d’allumettes. Et comme personne ne broncha, il décida illico de nous fouiller jusque dans nos parties les plus intimes, tout en menaçant de « faire la peau » à toute personne sur qui l’on découvrirait une boîte d’allumettes. Entendant cette menace, un jeune garçon d’une douzaine d’années lui tendit une boîte d’allumettes. Au lieu de prendre la boîte d’allumettes, le Cobra demanda au jeune d’aller de l’autre côté de l’avenue où était enroulé dans une mousse un cadavre et autour duquel bourdonnaient des mouches. Avec cynisme, le Cobra intima l’ordre au jeune garçon de brûler la mousse avec sa boîte d’allumettes. Je crus devenir fou. Pendant ce temps, deux autres Cobras vinrent vers nous qui étions restés dans la queue. Ils en extirpèrent un autre jeune de 25 ans environ qui, par malheur, avait un crâne rasé. Il fut aussitôt taxé de Ninja. Ils le jetèrent par terre pour l’abattre. Aussitôt, sa femme avec son bébé à califourchon sur son dos, animée d’un courage extraordinaire, se jeta sur son mari et demanda aux cobras de les tuer tous les trois ensemble : elle, son mari et le bébé. Les cobras désemparés ne purent commettre leur forfait. Nous à côté, poltrons et couards, regardions toutes ces deux scènes sans broncher. J’eus honte de moi-même et de notre lâcheté. Nous continuâmes notre route, la honte et la peur dans l’âme, en laissant à chaque bouchon, pour ceux qui pouvaient encore avoir de l’argent avec eux, des sommes allant de 500 à 5000 francs CFA. Nous arrivâmes enfin au Plateau des 15 ans où nous fumes accueillis par mon oncle paternel. La nuit, je ne pouvais fermer l’œil pendant quelques jours, mon esprit étant hanté par le spectacle macabre des cadavres que j’enjambai et de ces jeunes sans armes, abattus froidement, parce que soupçonnés d’être Ninjas ou de ces jeunes filles violées, aux cris et injures de « Zoba Mokongo, niama », loin des cameras et médias. Ce fut un véritable carnage, qualifié plus tard de « bavures » par les autorités actuelles. Les auteurs, bénéficiant de l’impunité, courent toujours. Mais jusqu’à quand ? M. Sassou qui menace aujourd’hui de dénoncer ceux qui ont déclenché la guerre du 5 juin 1997, dénoncera certainement ceux qui ont commandité et planifié la tentative de génocide des 18 et 19 décembre 1998. Les populations en général, les veuves et les orphelins en particulier des quartiers sud de Brazzaville lui en seront très reconnaissants. Paul Nzonzi, témoin survivant. Mwinda |
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Témoignage d’un rescapé du 18 décembre 1998
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